L’atisan du bâtiment a-t-il la forme?

L’artisan du bâtiment porte souvent seul son entreprise, dans un secteur accidentogène de surcroît. Or, sa santé est une grande inconnue. Olivier Torrès, professeur à l’Université et Montpellier Business School, est également président fondateur de l’Observatoire Amarok qui met une plateforme d’écoute téléphonique à la disposition des dirigeants en souffrance.

Comment définissez-vous votre travail ?

Olivier Torrès J’enseigne l’économie et le management à l’Université française depuis 28 ans et je me qualifie de PMiste, un néologisme que j’ai inventé parce que je théorise le management des PME. 99,84 % des entreprises françaises sont des PME. Or, la plupart des théories économiques (Adam Smith, Marx ou Keynes) ne les analysent pas.

Les PME sont partout, sauf dans les théories. C’est, à mon sens, une profonde lacune de ne pas avoir suffisamment théorisé la question des PME, de l’artisanat, du commerce et des professions libérales, qui font pourtant tourner l’économie. Ils représentent d’ailleurs 10 millions d’emplois contre 4,5 millions dans les grandes entreprises.

Cette absence de théorisation des PME explique aussi l’absence de réflexion quant à la santé au travail pour les 3 millions de travailleurs non salarié que sont les patrons de PME. Il existe, par conséquent, très peu de données sur la souffrance bien réelle des entrepreneurs dont les suicides est l’une des manifestations les plus dramatiques.

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Au sein de l’artisanat, le bâtiment se distingue-t-il par certaines spécificités dans le domaine de la santé ?

L’artisan du BTP, comme tout être humain, ne peut échapper aux lois de la biologie et comme tel, ne se distingue pas des autres travailleurs tels que le patron de start-up ou le chauffeur de taxi. Toutefois, comparé à « l’interpro » représentant l’ensemble des artisans, il y a des éléments qui se modifient dans le secteur du bâtiment, attestant d’une différence de degré mais pas de nature avec les autres secteurs professionnels. Ainsi, le risque de burn-out estimé à 9,6 points pour l’interpro passe à quasiment 16 points dans le BTP. Ce qui signifie que le risque de burn-out, qui existe dans toutes les catégories professionnelles, y est plus important.

D’autres éléments négatifs également présents dans tous les secteurs, des « stresseurs » tels qu’un impayé, la démission d’un collaborateur, la surcharge de travail ou un conflit entre associés accentuent la dégradation des conditions de travail.

Le pire de tous ces éléments stresseurs étant le dépôt de bilan, à l’occasion duquel l’entrepreneur est en situation de souffrance aiguë. A ces éléments communs à la théorisation de la santé au travail des artisans, s’ajoutent des particularités liées au BTP : les troubles musculo-squelettiques constatés notamment sur les chantiers, les intempéries qui durcissent considérablement les conditions de travail, ainsi que les vols sur les chantiers qui constituent un risque psycho social pour le dirigeant : les vols d’engins et de matériaux non seulement ralentissent le travail, mais représentent des tracasseries administratives supplémentaires pour le patron. Dans certaines régions, le risque de concurrence déloyale est aussi un facteur supplémentaire.

Quel est le principal recours pour ces professionnels en cas de grande souffrance ?

Le premier recours, naturel, est bien souvent la famille, le conjoint ou la conjointe étant la première « des sentinelles ». Mais, il faut également que les organisations syndicales et professionnelles patronales se préoccupent de cette question. J’anime d’ailleurs depuis 3 à 4 ans des conférences dans toute la France pour alerter ces organisations sur la nécessité de parler de la santé au travail. A la différence des grands groupes, toute l’organisation d’une PME repose sur les épaules du dirigeant.

En cas de burn-out, c’est toute l’entreprise qui est à l’arrêt. La santé du dirigeant constitue donc un risque social pour l’entreprise, d’où l’intérêt du rôle des syndicats professionnels dans la prévention de ce risque.

PRENDRE DU RECUL : LE MEILLEUR ANTIDOTE AU BURN-OUT

Quelle est la vocation de votre observatoire Amarok ?

Dans le cadre d’un partenariat, nous mettons à la disposition des organisations professionnelles, un numéro vert qui donne accès à une plateforme téléphonique où une psychologue spécialiste de la santé au travail répond aux appels. Il s’agit de prévenir et d’anticiper le burn-out chez les dirigeants dont on peut identifier deux facteurs : d’une part, ces « petits patrons », sur-engagés dans leur travail et parfois propriétaires de leur structure, ont des attentes souvent démesurées et, par là, manquent de recul. Ce qui génère du sentiment de déception, l’un des déterminants du burn-out patronal.

D’autre part, le couple infernal « fatigue-manque de sommeil » : l’ensemble des Français dort 7,05 h en moyenne par nuit, contre 6,20 h pour les dirigeants du BTP. Les dirigeants de PME « rognent » sur leur temps de sommeil, ce qui génère fatigue et irritabilité. Pourtant, en dépit des facteurs pathogènes de ce travail (stress, surcharge de travail, solitude et incertitude du carnet de commandes), diriger une PME génère aussi des facteurs salutogènes, c’est-à-dire bons pour la santé : le sentiment de maîtrise de son destin, l’endurance (capacité à rebondir en cas d’échec), l’optimisme et la passion. Mon observatoire a conclu, en testant sur plusieurs « cohortes » professionnelles, à cette balance entre facteurs négatifs et positifs pour aboutir à une bonne nouvelle : entreprendre, c’est bon pour la santé, même si les risques ne sont pas nuls.

Quelles actions engagez-vous la Fédération française du bâtiment ?

Nous avons initié un partenariat avec la fédération de l’Eure qui bénéficie d’un forfait d’écoute pour ses adhérents. Dispositif discret et confidentiel (numéro vert), il invite les dirigeants en fort épuisement à appeler mes services pour trouver les moyens de relativiser la situation et prendre du recul, l’un des meilleurs antidotes au risque de burn-out.

A cela s’ajoute un programme triennal qui est actuellement en cours, conjointement organisé par plusieurs acteurs du bâtiment, SMABTP, OPPBTP, PROBTP, BTP Banque et bien entendu la FFB, pour lequel mon observatoire suit régulièrement 350 dirigeants du BTP, tous adhérents de la FFB. Appelés tous les 2 mois, ils sont questionnés sur leur santé. Non seulement leurs réponses alimentent notre base de données permettant à nos doctorants de tester des modèles, mais nous avons constaté un « effet questionnaire » : les répondants corrigent déjà leur comportement.

Source : http://www.paris-normandie.fr/detail_communes/articles/5299262/l-atisan-du-batiment-a-t-il-la-forme#.VueptccXL4c

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