L’ordre patriarcal régit-il encore le travail?

Dans ce XXIe siècle qui se veut moderne et égalitaire, peut-on encore parler de patriarcat au sein de l’entreprise? Si oui, s’exprime-t-il uniquement au détriment des travailleuses? Analyse.

Si la question de l’existence d’un ordre patriarcal au travail peut sembler révolue  à l’aune des progrès en matière d’égalité homme-femme, elle pose le doigt sur les différences qui subsistent entre salariés de sexes différents et sur l’émergence d’une nouvelle forme de travail. Interview de Viviane Gonik, ergonome spécialiste de la santé au travail.

Comment définissez-vous le patriarcat?

Viviane Gonik: Il s’agit d’un système de domination masculine qui s’exerce sur les femmes, en se basant sur une hiérarchisation des sexes. Les sociétés patriarcales ne sont donc pas égalitaires. Mais il y a plusieurs strates de domination. On parle alors d’«intersectionalité.» Cette notion, forgée par la féministe américaine Kimberlé Crenshaw en 1991, désigne la situation de personnes subissant simultanément plusieurs formes de discrimination dans une société. Ce n’est pas pareil d’être une femme blanche et bourgeoise qu’une femme noire et prolétaire.

Sur quels points spécifiques l’organisation patriarcale du travail touche-t-elle encore les femmes?

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Le temps de travail est conçu autour de la division sexuelle. Les assurances sociales sont liées à la durée du travail. La retraite, par exemple, se base sur une activité sans interruption. Le chômage aussi. Il y a des améliorations dans ce sens pour les mères, mais elles sont lentes.

Un volet moins souvent thématisé concerne la loi sur la santé au travail, qui a été mise en place pour les hommes, notamment le travail dans les mines. Les risques liés au travail féminin sont ignorés. Ce travail est toujours considéré comme léger, sans dangers. Toutes les luttes sur ces questions ont été occultées dans l’histoire. La lutte des ouvrières des manufactures d’allumettes à la fin du XIXe siècle en est un exemple frappant. On utilisait alors du phosphore blanc, substance qui provoque des nécroses de la mâchoire. Les ouvrières ont fait grève et ont ainsi obtenu l’introduction du phosphore rouge, moins nocif. Ce combat a été totalement oublié dans l’histoire des luttes sociales. Actuellement, il n’existe que très peu de suivi sanitaire des professions comportant des risques chimiques: manucure, horlogerie, pressing, coiffure. Des métiers qui sont souvent exercés par des femmes.

Par ailleurs, les médecins n’ont toujours pas le réflexe d’associer les problèmes de santé de leurs patientes à leurs conditions de travail. Et quand ils le font, il est rare que la SUVA entre en matière. Prenons les tendinites qui touchent un nombre croissant de travailleurs et travailleuses dans les pays industrialisés. On a établi qu’elles sont dues au travail répétitif. Il n’y a qu’en Suisse que les statistiques ne signalent pas une augmentation de ces cas.

Comment le patriarcat a-t-il déterminé l’organisation du travail?

Le travail, tel que nous le concevons aujourd’hui, apparaît au XIXe siècle avec le début de l’industrialisation. On assiste à une rupture importante entre le temps et le lieu de travail salarié, soit «l’espace-temps de production», et celui de la reproduction, soit l’espace domestique. Jusque là, les deux étaient liés. Dès lors s’opère une division sexuelle du travail. La femme est assignée au labeur domestique et familial, tandis que l’homme assure la production des revenus nécessaires pour qu’elle reste au foyer. Cette division des tâches est véhiculée par l’idéologie de la «reine du foyer». Mais ce phénomène est surtout visible chez la petite et moyenne bourgeoisie. Les paysannes et les prolétaires n’ont jamais cessé de travailler.

Cependant, s’installent l’idée de plus en plus évidente d’un homme travailleur, responsable, dégagé de toutes responsabilités domestiques et familiales, et celle d’une femme qui lui est dépendante, consignée entre quatre murs, effectuant des «tâches», et non un travail. Ce rôle n’est alors valorisé ni par les familles ni par les syndicats. Et quand les femmes «recommencent» à travailler au XXe siècle, la plupart des métiers qui s’offrent à elles sont du domaine du service. Le travail ménager a été externalisé

L’idéologie patriarcale du travail se met donc en place avec l’industrialisation…

Oui, Daniel Lhinart revient sur ce point dans son livre La Comédie humaine du travail. Vers 1920, la marque automobile Ford introduit le travail à la chaîne. Une maladie jusqu’alors inconnue apparaît: la fordite. Les ouvriers ne résistent pas au stress et à la répétition mécanique des gestes, et désertent l’usine. Il faut donc réengager des gens tous les jours. Pour résoudre son problème, Ford double les salaires et propose des contrats fixes. Il s’assure ainsi de la fidélité des travailleurs. L’idée est simple, elle deviendra idéologie: les sommes perçues étant suffisantes pour subvenir à l’ensemble des besoins de la famille, la femme doit devenir une parfaite mère au foyer. L’ouvrier, pour bien travailler, doit être reposé, bien nourri et libéré de tous soucis liés à son épouse ou à son foyer. La division sexuelle du travail sert donc aussi la production et le patronat. Des consignes claires sont édictées et des brigades d’inspecteurs s’assurent de leur respect lors de visites surprises dans les maisons des employés. «Il faut un lieu de vie absolument propre, avec des gens qui pensent et se comportent  correctement et qui ont le sens de l’économie et de l’hygiène.»

Certains estiment que le débat sur la division sexuelle du travail est dépassé…

S’il est certain que le travail a changé de forme, et qu’on est passé d’une société industrielle à une société de services, on assiste encore à une ségrégation horizontale et verticale. Certaines branches sont féminisées – allez au Grand Théâtre et vous trouverez des hommes à la menuiserie et des femmes au maquillage – or cette segmentation induit des différences de conditions de travail et de régulations collectives. Dans certaines entreprises, la répartition est très nette.

J’ai visité il y a quelques années une fromagerie. Les hommes se trouvent au début de la chaîne et assurent des temps de cycles plus longs. Les femmes, des cycles plus courts. Elles doivent ainsi demander au chef d’arrêter  la machine pour aller aux  toilettes!

Dans les usines, des réductions d’horaires sont accordées aux hommes sous prétexte qu’ils portent des charges plus lourdes, par exemple. En réalité, sans réduction, la femme assume l’équivalent de travail sur la durée, sans que cela soit valorisé. En ce qui concerne les indépendants, la femme ne jouit parfois toujours pas du statut de travailleuse ni des droits qui lui sont associés. Je pense aux épouses d’agriculteurs, de comptables, de  médecins, d’avocats… Sans parler de la gratuité du travail domestique!

Les femmes sont-elles seules affectées?

Je ne pense pas que ce soit facile pour un homme d’accepter que le temps de travail partiel soit envisageable seulement pour les femmes. Et la conception selon laquelle la femme est l’unique responsable de la famille est injuste. Dans le cas des couples divorcés, les enfants ne sont pas pris en compte dans le calcul de l’AVS du père.

D’autre part, Christophe Dejour, psychiatre spécialiste en psychodynamique du travail, soulève une question intéressante. Il met le doigt sur l’idéologie défensive qui se développe sur les lieux de travail «dangereux»: chantiers, sécurité… Pour les employés, il s’agit de supprimer la peur. On constate alors des manifestations de virilité pour conjurer la crainte. Des actions extrêmes sont glorifiées, une conception virile du risque est posée en modèle. J’imagine que beaucoup d’hommes doivent se sentir mal à l’aise face à ce type d’idéologie.

Peut-on vraiment encore parler d’un ordre patriarcal du travail?

Oui et non. De plus en plus, les nouvelles formes d’organisation du travail évoluent pour s’éloigner du modèle masculin du travailleur du XIXe siècle. Ce qui était spécifique au travail féminin s’étend à tous les salariés: labeur précarisé, à durée déterminée, avec des interruptions fréquentes, des changements de carrière, des périodes de chômage et des reconversions. Tel est le nouvel ordre patronal. Au XIXe siècle, on avait introduit le contrat à durée indéterminée pour encourager l’emploi. Aujourd’hui, on n’en veut plus. Cela s’accompagne de la transformation des assurances sociales associées à un travail stable. C’est la fameuse «flexisécurité»! Les travailleurs et travailleuses sont touché-e-s surtout en début et fin de carrière. Le travail gratuit est étendu: stages, bénévolat, mais aussi démarches online et dispositifs automatiques pour remplacer les caissières dans les magasins. Le modèle du travail change, les cartes sont redistribuées, mais une chose me semble claire: les hommes blancs et bourgeois arrangent à nouveau le jeu à leur profit.

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Source : http://www.lecourrier.ch/137166/l_ordre_patriarcal_regit_il_encore_le_travail

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